SILLAGE

Avant de transcrire

L'école de la main

Avant de transcrire, il faut savoir lire. Les difficultés ci-dessous ne sont pas générales : elles sont tirées des feuillets de ce corpus, et chacune renvoie à la page où elle se rencontre. Comptez vingt minutes pour les parcourir une première fois, et revenez-y quand une lettre vous arrête.

Exercice

Le s long

1 / 10

Que lisez-vous ?

trauerſer

Où cela se rencontre eaues & boys pour trauerſer la mer

Les cas, un par un

trauerſer→traverserLe s long

eaues & boys pour trauerſer la mer

La règle

Le ſ est un s, toujours. Il s'emploie partout sauf en fin de mot, où l'on retrouve le s rond. Un mot comme « laiſſaſmes » porte donc trois s, dont deux longs.

Le piège

On le lit f. La différence est la barre : le f a une barre qui traverse la haste de part en part, le ſ n'a qu'un ergot à gauche, ou rien du tout. Lire « ſon » comme « fon » est l'erreur la plus fréquente du premier jour.

auec→avecu pour v, v pour u

Et auec bõ temps auõs nauigué par la mer

La règle

u et v ne sont pas deux lettres mais deux dessins d'une même lettre, choisis selon la place : v en tête de mot, u à l'intérieur. « vne » se lit une, « auec » se lit avec, « nauigué » se lit navigué.

Le piège

La transcription diplomatique ne régularise pas : on écrit « auec » dans la transcription, et « avec » seulement dans l'apparat si l'on en a besoin. Corriger en silence est l'erreur inverse, et elle est plus grave.

iour→jouri pour j

le. 6. iour de Iuillet. 1536.

La règle

Même principe que u et v : i et j sont une seule lettre. « iour » se lit jour, « ie » se lit je, « Iuillet » se lit Juillet, « iamais » se lit jamais.

Le piège

En capitale, le I majuscule sert pour les deux, et rien ne distingue Iean de Ian. C'est le contexte qui tranche, et il faut parfois s'abstenir : c'est exactement l'usage de la balise « lecture incertaine ».

bõ→bonLe tilde de nasale

Et auec bõ temps auõs nauigué

La règle

Un tilde posé sur une voyelle remplace le n ou le m qui suit : bõ pour bon, auõs pour avons, lãgage pour langage, cõpatriotes pour compatriotes. C'est une économie de composition, pas une prononciation particulière.

Le piège

Il faut choisir entre n et m, et le choix n'est pas libre : c'est la lettre suivante qui commande, m devant p et b, n ailleurs. « cõpatriotes » donne compatriotes, jamais conpatriotes.

premieremᵗ→premierementLa lettre suscrite

quand on tuoit premieremᵗ l'animal

La règle

Une petite lettre en haut de la ligne abrège une terminaison. Le t suscrit vaut -ment dans les adverbes : premieremᵗ pour premierement, seulemᵗ pour seulement. La même main note ainsi une bonne part de ses finales.

Le piège

Elle se perd. Sur un manuscrit un peu pâle, la lettre suscrite se confond avec une tache ou un jambage de la ligne du dessus, et l'on transcrit « premierem », qui n'est pas un mot. Au moindre doute, agrandir.

noꝯ→nousL'abréviation par us

& noꝯ ont appris tout ce que ie t'ay dit

La règle

Le signe ꝯ, hérité de l'abréviation latine, vaut la finale -us. « noꝯ » se développe en nous. On le rencontre surtout en fin de ligne, quand le compositeur manque de place.

Le piège

Il ressemble à un 9 et à un point-virgule. Dans l'imprimé de 1635, le même atelier l'emploie pour nous et pour quelques mots latins, et il n'a pas la même valeur partout : le développer sans regarder le mot entier fait des contresens.

œuures→œuvresLa ligature

& que chacun receuroit selon ses œuures

La règle

œ et æ sont des caractères à part entière dans la casse, pas deux lettres accolées par hasard. On les conserve en transcription. Ici la ligature se combine avec le u pour v : œuures se lit œuvres.

Le piège

Deux difficultés se superposent sur un même mot, et l'on n'en résout qu'une. Résoudre la ligature sans résoudre le u donne « oeuures », qui n'existe pas davantage que « œuures » en français moderne.

mentés→mentezLes finales en -és et -ez

en cela dit il vous mentés

La règle

La seconde personne du pluriel s'écrit indifféremment -es, -és ou -ez selon la main et l'atelier. Le manuscrit de Le Jeune écrit « mentés » là où l'imprimé de 1635 compose « mentez ». Les deux se lisent mentez.

Le piège

C'est le cas type de la divergence qui n'en est pas une. Sur la page de collation, elle apparaît en « graphie » et non en « variante », et il ne faut pas la verser à l'apparat comme une correction d'auteur : le compositeur a simplement suivi son usage.

Tchipai meskenau→Tchipai meskenauLe mot noté à l'oreille

ils appellent la voye lactée, Tchipai meskenau, le chemin des ames

La règle

Un mot laissé en langue autochtone ne se corrige pas et ne se modernise pas : on le transcrit exactement, lettre pour lettre, et on le balise comme mot en langue. C'est ce balisage qui permettra ensuite de relever toutes les graphies d'un même mot à travers le corpus.

Le piège

La même main écrit le même mot de deux façons à deux pages d'écart, et l'imprimeur en propose une troisième. Ici, le manuscrit note la chanson « Kaie nir Khigatoatoarint » et l'imprimé donne « Kaie, nir, khigatoutaouim ». Uniformiser détruirait précisément la donnée qu'on cherche.

→nouveau paragrapheLe pied-de-mouche

¶ Ensuyt le lãgage des pays & Royaulmes de Hochelaga & Canada

La règle

Le ¶ marque une articulation du texte là où l'imprimeur ne va pas à la ligne. Il se conserve en transcription, parce qu'il porte la structure : chez Cartier, c'est lui qui sépare le récit de voyage du lexique iroquoien.

Le piège

On le supprime en le prenant pour un ornement. Sur le feuillet 93 de Cartier, il vaut mieux qu'un titre : il est le seul signe que la page passe d'un genre à un autre, et toute la lecture du feuillet tient à cette charnière.