Le Jeune, Relation de 1634 : le manuscrit et la presse
Le Jeune écrit à Québec, un copiste met au net, un éditeur parisien compose. Entre les deux états, le texte ne raconte pas autre chose : il range autrement. Le passage retenu est celui où un Innu que Le Jeune n'appelle que « Mon Sorcier » a le dernier mot, et où la voie lactée porte son nom innu.
97
mots comparés
25
divergences relevées
316
mots hors recouvrement
7
Variante
3
Balisage
18
Graphie
8
Ponctuation
Ce qu'il faut regarder
- ce que l'imprimé met en italique et que le manuscrit écrit de la même plume
- les verbes qui changent sans que le sens change, et ceux qui changent le sens
- la ponctuation du discours rapporté, absente d'un côté, posée de l'autre
- les mots innus, qui ne passent pas la presse intacts
Les deux témoins en regard
manuscrit, feuillet 38 (coté 22)
Établi par la responsable du cours
imprimé Cramoisy, 1635, page 63
Établi par la responsable du cours
Le recouvrement
Deux feuillets ne couvrent presque jamais exactement le même texte : l'un commence plus haut, l'autre finit plus bas. Ce débord n'est pas une divergence, c'est un cadrage. Le relevé se borne donc au texte commun, et ce qui dépasse est montré ici, à part, sans peser sur le compte.
Avant le texte commun · M dans ce seul témoin
d'vn Castor ou d'vn autre animal cest ame meurt elle tout a faict, oubien a t'elle vne autre ame qui s'en aille en quelque autre Village, Mon Sorcier demeura court a cette demande et comme il a de l'esprit voyant quil s'alloit enferrer, s'il me respondoit directement il esquiva le Coup, Car s'il m'eust dit que l'ame mouroit entierement ie luy aurois dit que quand on tuoit premieremᵗ l'animal son ame mouroit a mesme temps, s'il m'eust dit que cette ame auoit vne ame qui s'en alloit en vn autre Village ie luy eusse faict voir que chaque animal auroit selon sa doctrine plus de vingt voire plus de Cent ames et que le Monde deuoit estre remply de ces Villages ou elles se retirent et que cependant on en void aucune Cognoissance donc quil s'alloit engager. Il me dit tais toy tu n'as point d'esprit tu demande des choses que tu ne sçais pas toy mesme, si j'auois esté en ce pays la ie te respondrois. Enfin ie luy dis que les Europeans nauigeoint par tout le monde, ie leurs declarai et leure fis voir par vne figure ronde quel estoit le pays ou le Soleil se couche a leur regard, l'assurant qu'on auoit point trouué ce grand Village que tout cela n'estoit que resveries que les Ames des hommes estoient seulemᵗ
Après le texte commun · I dans ce seul témoin
meskenau le chemin des ames, pource qu'ils pensent que les ames se guindent par cette voye pour aller en ce grand village. Ils ont en outre vne grande croyãce à leurs songes, s'imaginans que ce qu'ils ont veu en dormant doit arriuer, & qu'ils doiuent executer ce qu'ils ont resué ce qui est vn grand malheur, car si vn Sauuage songe qu'il mourra s'il ne me tuë, il me mettra à mort à la premiere rencontre à l'escart. Nos Sauuages me demandoiét quasi tous les matins, n'as-tu point veu de Castors, ou d'O-
Légende
- Variante : le mot change, et c'est là que se logent les corrections d'auteur et d'éditeur
- Retranché : présent dans le premier témoin, absent du second
- Ajouté : absent du premier témoin, présent dans le second
- Balisage : le mot ne bouge pas, son statut si : un mot laissé en langue d'un côté, banalisé de l'autre
- Graphie : le même mot, écrit autrement : u pour v, une ligature, une capitale, une nasale abrégée
- Ponctuation : le mot et sa graphie ne bougent pas, la ponctuation qui l'entoure change
Le relevé, divergence par divergence
| Nature de la divergence | M · Premier témoin | I · Second témoin |
|---|---|---|
| Graphie | Immortelles, et | immortelles, & |
| Balisage | bonnes, | bõnes |
| Graphie | Ciel, | ciel, |
| Ponctuation | meschantes | meschantes, |
| Graphie | Enfers | enfers |
| Graphie | bruslées a jamais et | brûlées à iamais, & |
| Graphie | Oeuures, en | œuures. En |
| Ponctuation | cela | cela, |
| Variante | dit il | dit-il, |
| Graphie | mentés, | mentez |
| Ponctuation | autres | autres, |
| Graphie | divers endroits, | diuers endroicts |
| Graphie | Ames, | ames, |
| Ponctuation | pays | pays, |
| Ponctuation | nostres, | nostres |
| Graphie | Car | car |
| Balisage | Compatriotes | cõpatriotes |
| Variante | retournés de autrefois | reuenuës autresfois |
| Graphie | Village et | village, & |
| Balisage | nous | noꝯ |
| Variante | tant de | tout |
| Ponctuation | dit | dit, |
| Ponctuation | demeure. | demeure |
| Graphie | Ilz | ils |
| Ponctuation | lactée | lactée, |
M · La notice
Feuillet coté 38 par la main du manuscrit, 21 par une seconde main au crayon. La page s'arrête au milieu de l'expression : « Tchipai » est le dernier mot du recto, et « meskenau » ouvre la page suivante. C'est une coupure matérielle, pas une coupure de sens, et elle se signale plutôt qu'elle ne se répare en silence.
La page porte l'échange le plus dur des six mois d'hivernement. Le Jeune construit un piège logique à deux branches : si l'âme de l'animal meurt, alors ; si elle a elle-même une âme, alors. Son interlocuteur voit venir la manœuvre et refuse les deux branches, ce que Le Jeune enregistre avec une franchise qui l'honore : « voyant quil s'alloit enferrer, s'il me respondoit directement il esquiva le Coup ». Puis vient la réplique, notée au style direct et sans guillemets : « tais toy tu n'as point d'esprit tu demande des choses que tu ne sçais pas toy mesme ». C'est un des rares endroits du corpus où un Innu a le dernier mot à l'intérieur de la phrase d'un jésuite.
Observer que Le Jeune ne le nomme jamais. Il écrit « Mon Sorcier », avec la majuscule et le possessif. Le nom de l'homme n'apparaît nulle part sur cette page, alors que Le Jeune note ailleurs, à l'oreille et avec soin, des noms innus de quatre et cinq syllabes. La balise « personne » est donc posée ici sur une désignation et non sur un nom : c'est le cas que la consigne appelle « désignation indirecte ».
Deux lectures ne sont pas garanties et sont balisées comme telles : « nauigeoint », dont la finale est écrasée, et « leure », qui peut se lire « leurs ». Un mot biffé et encore lisible suit « retournés » ; il est balisé comme biffure.
Ce feuillet est la moitié manuscrite de la collation. Sa moitié imprimée est la page 63 de l'édition Cramoisy de 1635, dans la notice voisine.
Conventions retenues : transcription diplomatique ; u et v, i et j ne sont pas régularisés ; les abréviations par lettre suscrite sont balisées et développées dans l'apparat ; la ponctuation du copiste, très légère, n'est pas complétée.
I · La notice
Page 63 de l'édition Cramoisy, en regard du feuillet 22 du manuscrit. C'est le seul endroit du corpus où les deux états d'un même passage sont ouverts côte à côte, et il faut s'en servir.
Quatre divergences valent d'être versées à l'apparat, de la plus discrète à la plus lourde.
D'abord la typographie. Le manuscrit écrit « Tchipai meskenau » de la même plume que le reste de la phrase. L'imprimé le compose en italique. L'italique est la casse que l'atelier parisien réserve aux mots étrangers et aux citations : en passant sous presse, l'innu-aimun est reclassé comme langue étrangère à l'intérieur d'une phrase française. Aucun mot n'a changé et le statut du mot a changé.
Ensuite le lexique. Le manuscrit porte « sont retournés », suivi d'un mot biffé ; l'imprimé donne « sont reuenuës ». Le manuscrit porte « nous ont appris tant de ce que ie t'ay dit » ; l'imprimé donne « tout ce que ie t'ay dit ». La seconde correction n'est pas une correction de style : « tant de ce » restreint, « tout ce » généralise, et la parole rapportée de l'Innu en sort plus assurée qu'elle ne l'était.
Enfin la ponctuation du discours. Le manuscrit écrit « en cela dit il vous mentés » d'un seul trait. L'imprimé pose les virgules et les tirets : « En cela, dit-il, vous mentez vous autres ». Le manuscrit laisse les deux voix se toucher, et c'est au lecteur de savoir qui parle ; l'imprimé les sépare et en décide à sa place.
Une cinquième divergence attend à la page suivante, et c'est la plus grosse : la chanson en trois mots que le manuscrit note « Kaie nir Khigatoatoarint » est imprimée « Kaie, nir, khigatoutaouim ». Le mot innu lui-même a changé sous presse.
Conventions retenues : les nasales à tilde sont balisées et développées ; le « ꝯ » de « noꝯ » est l'abréviation par us, développée en « nous » ; le s long n'est pas noté séparément en romain imprimé ; la page s'arrête sur une coupure de mot, « d'O- », conservée telle quelle.
Ce que ce relevé ne prouve pas
L'alignement compare des mots, pas des intentions. Avant de comparer, il applique les équivalences ordinaires du français de cette période : u et v, i et j, les ligatures, l'esperluette pour et, le circonflexe pour un s amuï (« brûlées » et « bruslées »), le c parasite devant t (« endroict » et « endroit »), la finale en z pour s (« Ilz » et « ils »). Ces couples se rangent donc en graphie, et non en variante, ce qui laisse la colonne des variantes lisible. Il ne sait pas distinguer une correction d'auteur d'une coquille de compositeur, ni une coupure délibérée d'un saut du même au même. Ces distinctions se font dans l'apparat, à la main, et elles sont le travail.