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Dossier 3 · Analyser, justifier, apprécier

Anowarakowa Kawennote

La voix prêtée, la voix reprise

Une reine de Navarre écrit soixante-douze nouvelles ; son premier imprimeur en publie soixante-sept, sans elle et sous un autre titre. Quatre-vingts ans plus tard, le père Le Jeune rapporte les paroles des Innus dans ses mots à lui, et l'imprimé de 1635 en rabote encore. Le dossier suit la même opération sur des voix différentes, jusqu'au moment où l'une d'elles écrit elle-même.

La descente, de la source-souche au présent

1558

source-souche

Histoires des amans fortunez, Page de titre, 1558

Histoires des amans fortunez

Marguerite de Navarre, non nommée ; éd. Pierre Boaistuau · Paris, Gilles Gilles · recueil de nouvelles, première impression

Neuf ans après la mort de Marguerite de Navarre, son recueil paraît pour la première fois. Son nom n'est pas sur la page de titre. La dédicace va à une autre Marguerite, duchesse de Nivernois, et l'éditeur a réduit, réordonné et récrit les nouvelles : soixante-sept sur soixante-douze, dans un autre ordre et sous un autre titre.

transmetun texte de femme amputé et rebaptisé, que l'édition suivante devra réparer en le disant

Bibliothèque nationale de France, Réserve des livres rares, RES-Y2-734 · Domaine public. Numérisation Gallica / BnF.

1559

rémanence · 16e siècle

Marguerite de Navarre, Heptameron, Page de titre, 1559

Marguerite de Navarre, Heptameron

Marguerite de Navarre, éd. Claude Gruget · Paris, Vincent Sertenas · recueil de nouvelles

L'édition qui rend son nom à l'autrice, et qui le dit sur la page de titre : « Remis en son ordre, confus au parauant en sa premiere impression. » Un éditeur annonce en vitrine qu'on avait défait le livre d'une femme et qu'il le refait. La nouvelle soixante-septième y raconte une Française abandonnée sur une île pendant l'expédition de Roberval en 1542 : elle y survit seule, lisant son Nouveau Testament et tenant les bêtes à l'arquebuse. Le récit la nomme « la pauure femme » et jamais autrement.

transmetune femme sans nom sur une île sans nom, que le siècle suivant baptisera Marguerite de La Rocque et l'isle des Démons

Bibliothèque nationale de France, Arsenal, RESERVE 4-BL-4332 · Domaine public. Numérisation Gallica / BnF.

1634

source-souche

Le Jeune, Relation de 1634 (manuscrit), Ouverture de la relation

Le Jeune, Relation de 1634 (manuscrit)

Paul Le Jeune, s.j. · Québec, puis Paris · manuscrit

Le Jeune a passé l'hiver 1633-1634 en forêt avec une famille innue, dont le frère du chef, qu'il appelle « le sorcier » et qui lui tient tête pendant six mois. Le manuscrit garde des échanges que l'imprimé de 1635 rabotera. Comme la pièce est de main d'homme et non composée, la transcrire demande un travail éditorial complet, ce qui en fait le morceau central du site.

transmetles répliques innues, à retrouver ou à constater manquantes dans l'imprimé

Bibliothèque nationale de France, Manuscrits français · Domaine public. Numérisation Gallica / BnF.

1635

rémanence · 17e siècle

Le Jeune, Relation de 1634 (imprimé), Page 22 : les baptêmes

Le Jeune, Relation de 1634 (imprimé)

Paul Le Jeune, s.j. · Paris, Sébastien Cramoisy · imprimé

Le même texte, passé par un éditeur parisien qui vend des relations à un public de donateurs. La collation manuscrit/imprimé est l'exercice éditorial fondamental du dossier, et elle est faisable ici parce que les deux états sont en ligne.

transmetla version qui fera autorité pendant trois siècles

Bibliothèque nationale de France · Domaine public. Numérisation Gallica / BnF.

1645

rémanence · 17e siècle

Marie de l'Incarnation, lettre et reconnaissance de 1645, La lettre du 15 mai 1645

Marie de l'Incarnation, lettre et reconnaissance de 1645

Marie de l'Incarnation (Marie Guyart), supérieure des Ursulines de Québec · Monastère des Ursulines, Québec · lettre et reconnaissance signées, en photostat

Jusqu'ici, le dossier ne lisait Marie de l'Incarnation qu'à travers d'autres : Claude Martin en 1677 et en 1681, Charlevoix en 1724. Les deux pièces du 15 mai 1645 sont d'une autre sorte. La première est une lettre à un « Monsieur » que la notice identifie comme le gouverneur Montmagny : la mère de Saint-Athanase l'a assurée qu'il permettrait aux Ursulines de planter leurs pieux dans la rangée d'arbres voisine de leur concession, et elle l'en remercie. La seconde est le papier qu'elle dit joindre à la lettre, une reconnaissance où la supérieure « confesse » que le lieu où est plantée la palissade ne leur appartient pas et s'engage, quand on fera la rue, à ce que les religieuses se tiennent à leurs bornes. Aucune des deux n'est une page de spiritualité. Ce sont des écrits d'administration, signés « Sr Marie de Lincarnation », et c'est par eux que sa main entre dans le dossier. Au bas de la reconnaissance, une note signée G.-B. Faribault dit que les deux documents ont été trouvés « parmi les Papiers du Secrétariat du Gouvernement » quand on a classé les archives en 1848, puis remis aux Ursulines de Québec le 2 décembre 1850. BAnQ en conserve des photostats.

transmetsa main, que ses éditeurs ne donnent jamais à lire, sur deux pièces qui ne parlent que de bornes

Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Archives nationales à Québec, P1000,S3,D1013 (Collection Centre d'archives de Québec) · Domaine public au Canada, selon la déclaration de BAnQ numérique. Photostat ou copie conservés et numérisés par Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

1664

rémanence · 17e siècle

Du Val d'après Champlain, Le Canada, La carte, son cartouche et son tableau de renvois

Du Val d'après Champlain, Le Canada

Pierre Du Val, d'après Samuel de Champlain · Paris, en l'Isle du Palais · carte gravée, état remanié

Champlain meurt en 1635. En 1664, le géographe Pierre Du Val publie sous son nom (« faict par le Sr de Champlain ») une carte qu'il a revue « suiuant les Memoires de P. Du Val ». C'est l'opération de ce dossier, appliquée à une carte : un texte établi par un autre, sous le nom du premier. Le cuivre lui-même a été retouché, et la Clements en décrit l'état : une partie de l'adresse grattée, « Plaisance » ajoutée à Terre-Neuve, « Nau Escosse » effacée de la Nouvelle-Écosse. Les peuples, eux, portent des noms reçus d'intermédiaires ou traduits : « Nation du Chat », « Nation du Feu », « Nation Neutre », « Nations du Porc Epic », et un « Lac des Puants ainsi appellés pour estre venus des costes d'une Mer Salée », dont la légende donne elle-même l'étymologie.

transmetl'autorité de Champlain, prêtée à une carte qu'il n'a pas revue

William L. Clements Library, University of Michigan, Image Bank wcl1ic 8963 (code-barres B1937924) · Domaine public. Numérisation William L. Clements Library, qui ne pose pas de licence et laisse l'usage à l'appréciation de chacun.

1681

rémanence · 17e siècle

Marie de l'Incarnation, Lettres, Une lettre à son fils

Marie de l'Incarnation, Lettres

Marie Guyart de l'Incarnation, éd. Claude Martin · Paris, Louis Billaine · correspondance éditée

Elle apprend l'algonquin, le montagnais et le huron, compose des dictionnaires aujourd'hui perdus, et écrit à son fils des lettres qu'il publiera après les avoir remaniées. Une femme qui écrit, un fils qui édite : le dossier retrouve ici, au féminin, le problème de la voix filtrée.

Bibliothèque nationale de France, Réserve des livres rares, 8-LD172-2 · Domaine public. Numérisation Gallica / BnF.

1699

rémanence · 17e siècle

Verchères, lettre de 1699, Page 1 : l'adresse et le début du récit

Verchères, lettre de 1699

Marie-Madeleine Jarret de Verchères · Québec · lettre-requête signée, en photostat

Le 15 octobre 1699, sept ans après l'attaque du fort de Verchères, Marie-Madeleine Jarret de Verchères écrit de Québec à la comtesse de Maurepas. Elle raconte l'affaire en une page et demie. Elle a quatorze ans, elle est à quatre cents pas du fort quand les Iroquois enlèvent une vingtaine d'habitants ; elle laisse son mouchoir de col entre les mains de celui qui la poursuit, ferme la porte sur elle, met le chapeau du soldat et tire le canon pour avertir les forts voisins. Puis vient la demande : une petite pension de cinquante écus, et, si elle ne peut l'espérer, une enseigne pour un frère cadet dans les troupes. Elle ouvre sur ce que son sexe ne lui permet pas, « quoy que mon sexe ne me permette pas, dauoir Dautre Inclinations, que celles quil exige de moy », pour aussitôt réclamer « des sentimens qui me portent a la gloire Comme a bien des hommes ». C'est la première des deux versions qu'elle a données de l'événement ; la seconde, vers 1722, sera beaucoup plus héroïque. BAnQ n'en conserve pas l'original mais un photostat, dans le domaine public.

transmetune femme qui écrit elle-même son fait d'armes, et qui le récrira vingt-trois ans plus tard

Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Archives nationales à Québec, P1000,S3,D1659 (Collection Centre d'archives de Québec) · Domaine public au Canada, selon la déclaration de BAnQ numérique. Photostat ou copie conservés et numérisés par Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

1704

rémanence · 18e siècle

Lahontan, Dialogues avec un sauvage, Avis de l'auteur au lecteur, première page

Lahontan, Dialogues avec un sauvage

Louis-Armand de Lom d'Arce, baron de Lahontan · Amsterdam, veuve de Boeteman ; Londres, David Mortier · dialogues imprimés, avis au lecteur

Avant le premier dialogue, l'auteur dit d'où viennent les paroles de son « Sauvage ». Il les a recueillies au village d'« un certain Huron, à qui les François ont donné le nom de Rat », l'orateur Kondiaronk, qui devient Adario dans le livre. Rentré de son voyage des Lacs, il montre son manuscrit au comte de Frontenac, qui « se donna la peine de m'aider à mettre ces Dialogues dans l'état où ils sont. Car ce n'étoit auparavant que des Entretiens interrompus, sans suite & sans liaison ». La parole du Huron passe donc par un officier qui l'écrit et par un gouverneur qui l'ordonne avant d'arriver à l'imprimeur, qui laisse à son tour sa trace en gravant « Frontenal ». La notice du catalogue en ajoute une quatrième : les dialogues sont parfois attribués à Nicolas Gueudeville. L'avis nomme aussi ceux qui ont demandé le livre, « plusieurs Anglois », et le mot qu'il emploie pour les gens dont il parle, en disant que ce nom leur a été donné : « ces Peuples, ausquels nous avons donné le nom de Sauvages ».

transmetla voix d'un orateur huron, établie par deux Français et peut-être réécrite par un troisième

Albert and Shirley Small Special Collections Library, University of Virginia, A1703.L33 t.3 (Tracy W. McGregor Library of American History) · Domaine public. Numérisation Albert and Shirley Small Special Collections Library, University of Virginia, qui marque ses reproductions « Copyright Not Evaluated » selon rightsstatements.org.

1724

rémanence · 18e siècle

Charlevoix, Vie de Marie de l'Incarnation, Page de titre, 1724

Charlevoix, Vie de Marie de l'Incarnation

Pierre-François-Xavier de Charlevoix, non nommé · Paris, Antoine-Claude Briasson · biographie spirituelle

Marie Guyart écrit en 1654, pour son fils seul, la relation de sa vie intérieure. Claude Martin la publie en 1677 après l'avoir remaniée. Charlevoix la réécrit une troisième fois en 1724, et son nom ne figure pas davantage sur la page de titre que celui de Marguerite de Navarre en 1558. Le dossier tient ici une chaîne complète : une femme écrit, un fils édite, un jésuite récrit. À chaque étape le texte gagne en édification et perd en première personne.

transmetune autobiographie de femme dont il ne reste que des versions faites par des hommes

Bibliothèque nationale de France, H-3055 · Domaine public. Numérisation Gallica / BnF.

1763

rémanence · 18e siècle

Le journal du siège du Détroit, 1763, Feuillet 1 : le titre déchiré et le portrait de Pondiak

Le journal du siège du Détroit, 1763

anonyme, attribué à Robert Navarre, ancien notaire royal du Détroit · Le Détroit · journal manuscrit, 72 feuillets, incomplet

Un Français du Détroit tient au jour le jour le journal de la guerre que Pontiac porte au fort anglais au printemps de 1763. Le manuscrit ne porte pas de nom. Clarence Burton, qui l'édite en 1912, l'attribue à Robert Navarre, notaire royal sous le régime français et interprète de la place, après avoir comparé l'écriture à des actes de sa main ; la bibliothèque a repris l'attribution. Le premier feuillet fait le portrait du chef avant de lui donner la parole : « homme orgueilleux, vindicatif ». Le deuxième rapporte le conseil du mercredi 27 avril à la rivière aux Écorces, où Pontiac raconte l'histoire d'un « sauvage de la nation Loup » parti au ciel parler au maître de la vie. Ce récit arrive jusqu'à nous par plusieurs bouches : le Loup l'a vécu, Pontiac le raconte, le chroniqueur l'écrit après avoir prévenu que tous les Sauvages sont sujets à la « superstition ». L'édition de 1912 y ajoute un traducteur, R. Clyde Ford, qui annonce dans sa préface qu'il ne reproduira pas l'orthographe du manuscrit. Le journal, numérisé en entier, s'arrête au 31 juillet.

transmetla parole de Pontiac, qu'on ne lit qu'à travers le français d'un notaire et l'anglais d'un traducteur

Detroit Public Library, Burton Historical Collection, Vault, LMS/Pontiac papers, D5 1763 (bh013268) · Domaine public. Numérisation Detroit Public Library, Burton Historical Collection. La bibliothèque garde les droits sur l'original et renvoie pour le reste au droit d'auteur américain, sous lequel un manuscrit du 17e ou du 18e siècle n'est plus protégé.

1853

rémanence · 19e siècle

Faillon, Vie de la soeur Bourgeoys, Faux-titre, tome I

Faillon, Vie de la soeur Bourgeoys

Étienne-Michel Faillon, anonyme dans l'édition · Villemarie · biographie, avec extraits des écrits autographes

Marguerite Bourgeoys ouvre à Montréal une école de filles non cloîtrée et rédige, vers la fin de sa vie, des mémoires et des écrits spirituels. Les autographes sont aux archives de la Congrégation de Notre-Dame et ne sont pas en ligne ; l'édition savante de ses Écrits est sous droits. Ce qui est consultable librement, c'est ce volume de 1853, où un sulpicien cite ses phrases à l'intérieur des siennes. Ce que le dossier donne à lire ici, ce n'est donc pas Bourgeoys elle-même, mais l'état dans lequel deux siècles nous l'ont transmise.

Internet Archive, viedelasoeurbour01fail · Domaine public pour l'édition de 1853. Les écrits autographes ne sont pas en ligne ; l'édition savante des Écrits est sous droits.

2009 à aujourd'hui

rémanence · 21e siècle

Joséphine Bacon, Bâtons à message

Joséphine Bacon, et la génération qui suit · Montréal, Mémoire d'encrier · poésie bilingue innu-aimun / français

Bacon publie en innu-aimun et en français, sur la page double, sans faire de la version française l'original. Trois cent soixante-quinze ans après Le Jeune, la même langue est écrite par ceux qui la parlent, et la traduction a changé de sens.

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