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Dossier 1 · L'interprétation

ᒥᓯ-ᓰᐱ misi-ziibi

Comment un fleuve reprend son nom

Un fleuve que personne n'a découvert porte, en moins de cinquante ans, le nom d'un ministre de Louis XIV, puis reprend le sien. Le dossier suit ce va-et-vient du nom depuis le récit de Marquette jusqu'à la réappropriation contemporaine de misi-ziibi.

La descente, de la source-souche au présent

1674

source-souche

Jolliet, Nouvelle Découverte, La lettre à Frontenac, dans le cartouche

Jolliet, Nouvelle Découverte

Louis Jolliet · [Montréal] · carte manuscrite avec lettre dédicatoire

L'autre source-souche du dossier, et la seule du dossier qui soit de la main de l'un des deux voyageurs. Revenant du fleuve en 1674, Jolliet chavire en vue de Montréal : il perd deux hommes et sa cassette, donc son journal, et dessine cette carte de mémoire. Il la dédie au gouverneur dans une lettre qui occupe le cartouche, et la carte distribue les noms comme on distribue des faveurs. Le fleuve y devient la « Riuiere de Buade », du nom de famille de Frontenac, que la lettre désigne comme « vre nom » ; le pays des Illinois devient « La Frontenacie » ; et près du portage s'élève un « mont Joliet ». Le nom de Colbert, que Jolliet donne au fleuve sur d'autres versions de sa carte, ne figure pas sur celle-ci. Tout autour, en revanche, les nations sont notées à l'oreille, avec le 8 des jésuites pour le son ou : « 8tagami », « Mess8ri », « 8chagé », « Cha8anons ».

transmetun fleuve nommé pour un protecteur, nom que la carte d'État de Delisle ne reprend pas en 1718 : elle écrit « Mississipi »

John Carter Brown Library, Brown University, Cabinet B674 / 1 Ms. (JCB Map Collection, JCBMAPS~1~1~1617~102730003) · Domaine public. Numérisation John Carter Brown Library, qui applique à ses images une politique de libre accès.

1681

source-souche

Marquette, Voyage et découverte, Page de titre du recueil

Marquette, Voyage et découverte

Jacques Marquette, éd. Melchisédech Thévenot · Paris, Estienne Michallet · récit de voyage imprimé

Marquette descend le fleuve en 1673 et le baptise « rivière de la Conception ». Jolliet, lui, écrit « Colbert » sur d'autres versions de sa carte. Thévenot imprime le récit huit ans après la mort de Marquette, sans manuscrit sûr. Le dossier commence donc sur une source déjà de seconde main, et chaque lecture doit en tenir compte.

transmetla scène du calumet, que Delisle reprendra en vignette et Fréchette en morceau de bravoure

Bibliothèque nationale de France, Philosophie, histoire, sciences de l'homme · Domaine public. Numérisation Gallica / BnF.

1683

rémanence · 17e siècle

Hennepin, Carte de la Nouuelle France et de la Louisiane, La feuille entière : le haut Mississippi, les Grands Lacs et le cartouche

Hennepin, Carte de la Nouuelle France et de la Louisiane

Louis Hennepin, récollet ; gravure de Nicolas Guérard, lettre de Roussel · Paris, veuve Sébastien Huré · carte gravée tirée d'une relation de voyage

Publiée avec la Description de la Louisiane, la carte du récollet Hennepin nomme le fleuve « R. Colbert » et son affluent des Illinois « Seignelay R. », du nom du ministre et de son fils. Chaque Grand Lac reçoit un prince du sang, doublé de son nom plus ancien : « Lac de Condé ou Superieur », « Lac D'Orleans ou Huron », « Lac Dauphin ou Illinois », « Lac de Conty, ou Erié », et le lac Ontario devient « L. Frontenac ». En amont, le « Lac de Buade » porte le nom de famille de Frontenac, comme la « Riuiere de Buade » de Jolliet en 1674. Les nations sont nommées de la même façon, mais le « ou » y traduit au lieu de remplacer : « Tinthonha ou gens des Prairies », « Oüa de Battons ou gens de Riuiere », « Chongaskabé ou Nation des Forts ». Dans un coin, un arbre porte les armes du roi, « telles » qu'elles sont « grauée sur l'Escorce d'un Chesne a l'endroit marqué A », et le cartouche couronne le tout d'une croix rayonnante sous les mots « LE TRIOMPHE DE LA LOUISIANE ».

transmet« ou » : la conjonction qui garde deux noms côte à côte, avant que l'usage n'en garde qu'un

Albert and Shirley Small Special Collections Library, University of Virginia, G3300 1683.H4 (Seymour I. Schwartz Collection) · Domaine public. Numérisation Albert and Shirley Small Special Collections Library, University of Virginia, qui marque ses reproductions « Copyright Not Evaluated » selon rightsstatements.org.

1684

rémanence · 17e siècle

Tonty, engagement de Nepveu et Madry, 1684, Page 1 : les parties et l'engagement

Tonty, engagement de Nepveu et Madry, 1684

Henri de Tonty, Jacques Nepveu et Anthoine Duquet Madry, devant Pierre Duquet, notaire à Québec · Québec · acte notarié, contrat d'engagement

À Québec, en septembre 1684, devant le notaire Pierre Duquet, Jacques Nepveu et Anthoine Duquet Madry s'engagent envers Henri de Tonty, « Gouverneur pour le Roy du fort St Louis au pays de La Louisienne soubs lauctorité de Monsieur de la Salle », à « monter aud. fort Incessamment pour y faire La traicte avec lesd. Sauuages ». Le fort est celui du Rocher, sur la rivière des Illinois ; il passera à Pimiteoui en 1691. Le nom de Louisiane a deux ans, La Salle l'ayant donné au pays en 1682, et le notaire l'écrit à sa façon. L'acte règle tout le reste en comptes : Tonty fournit marchandises, canots, vivres et munitions, retire sa mise sur les pelleteries rapportées « en cette ville », puis partage les profits par moitié ; il promet à chacun cent cinquante livres par an « en castor de grattiffication » et lui donne « lapichimon de dix castors », où le notaire soude l'article à un mot venu d'une langue algonquienne. Deux autres engagés, les frères Boissel, ont été biffés aux deux endroits où l'acte les nommait. Au bas, Madry signe en capitales, « MADRI », et Nepveu écrit son nom « Neueu ».

transmet« apichimon », un mot algonquien entré dans l'acte d'un notaire de Québec, et le nom de Louisiane deux ans après qu'on l'a donné

Newberry Library, Edward E. Ayer Collection, VAULT box Ayer MS 896 · Domaine public. Numérisation Newberry Library, Chicago, servie par CARLI Digital Collections. La Newberry met ses collections à disposition pour tout usage licite, sans redevance, selon ses conditions.

1700

rémanence · 18e siècle

Tonti, Extrait d'une lettre du Mississipi

Henri de Tonti, selon le catalogue (copie du temps) · Fort du Mississipi, à vingt lieues de l'embouchure · extrait de lettre, en copie

En mars 1700, un Français écrit d'un fort qu'on vient de bâtir à vingt lieues de l'embouchure, et il décrit le fleuve par ceux qui l'habitent. Il avance rive par rive, « sur la gauche » et « sur la droitte », et donne pour chaque groupe de villages un nombre de guerriers : les Ouachas, les Chitimacha, les Quinipissas, les Bayagoulas, les Mougoulachas, les Natchitoches, les Natches. Les sauvages de la fourche pêchent des perles ; l'auteur en a donné trois à d'Iberville. La page nomme aussi « le destour des Anglois », là où une frégate anglaise a remonté le fleuve au mois d'août précédent : l'endroit s'appelle encore English Turn. Le catalogue attribue la lettre à Henri de Tonti ; la copie ne porte pas son nom.

transmetles nations du fleuve, comptées village par village, que le poème de Fréchette fera disparaître de la rive en 1873

Houghton Library, Harvard University, MS Can 1 (69), Charles Chadenat collection of manuscripts on French Canada · Domaine public. Numérisation Houghton Library, Harvard University, qui ne revendique aucun droit sur ses reproductions d'œuvres du domaine public.

1718

rémanence · 18e siècle

Delisle, Carte de la Louisiane, La carte entière

Delisle, Carte de la Louisiane

Guillaume Delisle · Paris · carte gravée

Quarante-cinq ans après Marquette, le fleuve est un objet d'État. Delisle place des noms de nations là où Marquette plaçait des rencontres. Gravé sur une carte d'État, le nom prend l'apparence d'un fait géographique, que le récit de voyage ne pouvait pas lui donner.

transmetla nomenclature qui passera telle quelle dans la poésie du 19e siècle

Bibliothèque nationale de France, Cartes et plans, GE D-13657 · Domaine public. Numérisation Gallica / BnF.

1749

rémanence · 18e siècle

Robert de Vaugondy, Cours du Mississipi, La carte entière

Robert de Vaugondy, Cours du Mississipi

Didier Robert de Vaugondy · Paris · carte gravée

Trente ans après Delisle, un géographe du roi ramène le fleuve sur une feuille de 22 centimètres de haut. La nomenclature a changé de forme : là où Delisle posait des noms de nations, Vaugondy écrit « Pays des Osages », « Pays des Canses », « Pays des Mascoutens », et le peuple devient une région. À côté, la carte signale ce qui est français comme tel, « Bourgade Françoise », « Etablissement François », « F. de Chartres ». Une légende au sud-ouest fixe même un fait qu'elle se trompe à dater : « Ici fut tué Mr. de la Salle en 1685 ». La Salle a été tué en 1687.

transmetFort de Chartres, que la carte suivante de ce dossier appelle Fort Cavendish

William L. Clements Library, University of Michigan, Image Bank wcl1ic 5498 (code-barres B4158953) · Domaine public. Numérisation William L. Clements Library, qui ne pose pas de licence et laisse l'usage à l'appréciation de chacun.

1765

rémanence · 18e siècle

Pittman, Draught of the River Missisippi, La bande entière, deux feuilles jointes

Pittman, Draught of the River Missisippi

Philip Pittman · Mississippi, de la Balise au pays des Illinois · carte manuscrite en bande

Deux ans après le traité de Paris, un lieutenant britannique remonte le fleuve avec le 34e régiment pour prendre possession du pays des Illinois, et le dessine sur un mètre et demi de papier. Le titre est anglais et le fort d'arrivée porte déjà un nom anglais, Fort Cavendish, qui est l'ancien Fort de Chartres. Le long du fleuve, pourtant, presque tout reste en français : « Nouvelle Orleans », « Detour des Anglois », « Isle aux Loups », « Cap Girardo », « Sainte Genevieve ». L'anglais n'apparaît que là où l'officier classe au lieu de recopier : « Village of Cascaquias », « Indian Village », « River Ohio ». Cinq ans plus tard, dans le livre qu'il publie à Londres, la même carte gravée s'intitule « from the Balise up to Fort Chartres » : l'imprimé rend au fort le nom que le manuscrit lui avait retiré.

transmetSainte-Geneviève, écrite en français par un Anglais en 1765, d'où D'Etchemendy écrira en 1798

William L. Clements Library, University of Michigan, Image Bank wcl1ic 898 (code-barres B3311253) · Domaine public. Numérisation William L. Clements Library, assemblée à partir de plusieurs prises de vue en raison du format.

1798

rémanence · 18e siècle

D'Etchemendy, lettre de 1798, La lettre, page unique

D'Etchemendy, lettre de 1798

D'Etchemendy, P. · Sainte-Geneviève, Haute-Louisiane · lettre manuscrite

Quatre-vingts ans après la carte de Delisle, le fleuve est devenu une frontière de langues, et cette lettre le dit sans le vouloir. Un homme écrit en français à son correspondant pour lui expliquer que son beau-père lui a confié l'affaire « vu quil nantant pas La Langue anglesse » : l'acte de vente est en anglais, la correspondance reste en français, et il faut désormais quelqu'un au milieu. L'affaire en question est l'achat d'une femme, pour trois cent vingt piastres gourdes. Elle n'est jamais nommée. Le texte l'appelle d'abord « une negrece », puis « La ditte negrece », c'est-à-dire par le procédé anaphorique dont un acte notarié se sert pour reprendre une chose déjà désignée.

transmetla langue du droit qui passe à l'anglais pendant que celle de la maison reste française, et une femme désignée sans être nommée

State Historical Society of Missouri, Missouri, Cape Girardeau County, Records, 1794-1842, dossier 4 (C3676-f004-003) · Aucun droit d'auteur connu aux États-Unis (rightsstatements.org, NoC-US). Numérisation State Historical Society of Missouri.

1817-1846

rémanence · 19e siècle

Plan du canton de Peoria, 1817-1846, Le plan et la note de 1846

Plan du canton de Peoria, 1817-1846

Thomas Willis, arpenteur adjoint, et le bureau de l'arpenteur général à Saint-Louis · Saint-Louis · plan d'arpentage manuscrit, annoté

Le gouvernement fédéral arpente en mars 1817 le canton où s'élevait Peoria, cinq ans après que la milice a brûlé le village. Le plan découpe la rive en sections carrées de 640 acres et pose sur l'eau le nom de « Lake Peoria » : Pimiteoui n'y est plus. Mais il garde les deux villages français, que l'on reporte plus tard en rouge sous les noms d'« Old Village of Peoria » et de « New Village of Peoria », et il garde surtout leur effacement. En 1846, l'arpenteur général F. R. Conway y écrit que des terres ont été vendues, dont une terre de gratification militaire, « without regard to the confirmed claims in the Village of Peoria ». Le même papier enregistre donc les droits reconnus aux familles et la vente qui les ignore. C'est la pièce américaine de ce dossier : le français n'y est plus que dans le nom d'un peuple devenu celui d'un lac.

transmet« Peoria », le nom d'un peuple illinois posé sur le lac Pimiteoui puis sur la ville américaine

Illinois State Archives, par les Illinois Digital Archives, U.S. Surveyor General's Records for Illinois: Federal Township Plats, Peoria County, T8N_R8E_4PM (1) · Document public des États-Unis, dans le domaine public. Numérisation Illinois State Archives, publiée par les Illinois Digital Archives, qui demandent qu'on cite le titre, l'identifiant et la collection.

1863

rémanence · 19e siècle

L'Union (Nouvelle-Orléans), Première page, 9 juillet 1863

L'Union (Nouvelle-Orléans)

Paul Trévigne, rédacteur · Nouvelle-Orléans, Louisiane · journal politique

Premier journal de Louisiane rédigé par des hommes de couleur libres, en français, sous occupation fédérale. Il défend l'émancipation et le droit de vote dans la langue de Cartier et de Le Jeune. La notice rappelle que le français d'Amérique n'a pas toujours été la langue de celui qui prend.

transmetle français comme langue d'un argument politique mené contre l'État

Library of Congress, Chronicling America, sn83026401 · Domaine public. Numérisation Library of Congress.

1872

rémanence · 19e siècle

Le Meschacébé (Lucy), Première page, 6 avril 1872

Le Meschacébé (Lucy)

rédaction louisianaise · Lucy, Louisiane · hebdomadaire de paroisse

Ce journal porte en manchette, de 1853 à 1942, le nom que les Algonquiens donnaient au fleuve. Là où Delisle avait imposé « Mississipi » sur une carte d'État, une feuille de paroisse louisianaise réimprime « Meschacébé » chaque semaine pendant quatre-vingt-neuf ans. Loin d'avoir été remplacé, le nom autochtone a été gardé par ceux-là mêmes qui écrivaient en français.

transmetle nom autochtone du fleuve, conservé en français et non traduit

Library of Congress, Chronicling America, sn86079080 · Domaine public. Numérisation Library of Congress.

1873

rémanence · 19e siècle

Fréchette, La découverte du Mississipi, Page 3 : le fleuve, puis Jolliet

Fréchette, La découverte du Mississipi

Louis Fréchette · Québec · poème, tiré à part

Fréchette réécrit 1673 en alexandrins pour un public canadien-français de 1873 qui a besoin d'ancêtres. Le récit devient légende nationale. Mis en regard de Marquette, le poème déplace le calumet : le jésuite le recevait de ses hôtes, l'alexandrin en fait un trophée.

transmetl'image du fleuve comme destin, reprise et contestée au 21e siècle

Internet Archive / CIHM, cihm_04329 · Domaine public. Numérisation Internet Archive / CIHM.

21e siècle

rémanence · 21e siècle

Reprendre le nom

dossier de travail · Louisiane, Minnesota, Grands Lacs · dossier contemporain

La Nouvelle-Orléans se redésigne Bulbancha, « le lieu des langues étrangères » en choctaw. Le fleuve redevient misi-ziibi. Ces reprises s'appuient sur des documents comme ceux des trois notices précédentes, et elles les relisent plutôt qu'elles ne les effacent.

dossier de lecture, sans fac-similéAu dépôt ↗Ajouter au carnet

ressources en ligne · Notices rédigées pour le cours.